Tout paraissait si simple, pourtant... trop simple même.
Lourd.
Je suis tranquille, sur mon perchoir, au dessus de la porte du Da Meo. Le Da Meo, c’est la pizzeria où je bosse. Oh, un petit boulot, pas au top de mes capacités. Sûr, je vaux mieux que ça... j’me l’dis tout le temps. Je l’dis tout l’temps à tout l’monde, d’ailleurs...
Ce que je fais ? Ding-dong. Juste ding-dong chaque fois qu’un client entre, et j’te jure qu’il n’est pas né celui qui me traitera de cloche !
Enfin, revenons à nos moutons. Ce soir-là, ding-dong, ding-dong et je me retrouve nez à nez avec une grande perche d’au moins 2 m ! Une girafe dis-donc !
Comme le gus attend sa pizza, on cause un peu et j’explique que j’ai envie de voir du pays, de m’évader, de m’tirer d’là.
Alors, il se passe un truc pas net : le gars, Raie Noire qu’il s’appelle, il m’propose de m’remplacer, là, comme ça, direct ! Bon, c’est vrai que ça faisait des plombes que je ne parlais QUE de ça, de partir, alors bon, je pouvais difficilement refuser !
Soit, je m’envole. Raie Noire, lui, il s’installe. Pas au dessus de la porte, rapport à sa taille, non, juste à côté. Puis, question cloche, lui, il fait pas « ding-dong », il fait « zzzzzzzzzzz »... Enfin, comme le patron n’a pas l’air gêné, je ne me gêne pas non plus pour m’ casser.
Je voyage pendant des mois : je vois la ville, je fortichtopclasse dans les luna-parks, je dormiglande sur les plages, je surfiglisse sur les pistes... le pied intégral ! Sauf quelques embrouilles avec des types qui comprennent rien, ç’aurait été parfait ! Mais bon, d’embrouilles en misbrouilles et de misbrouilles en entourloupettes, j’ai quand même fini par me dire que j’étais pas mal chez moi, et je suis rentré.
C’est là que ça se corse : vous le croyez ou non, mais arrivé au Da méo, il y avait un monde fou ! Raie Noire était là, à la porte, il rigolait avec une dizaine de clients qui, tous, avalaient d’énormes parts de Super-mega-Da Meo-spéciale, la plus chère de toutes les pizzas à la carte ! Et quelle ambiance là-dedans : je suis entré, ils ne se sont même pas retournés !
Quand le patron m’a vu, il m’a tapé dans le dos et m’a dit : « Désolé p’tit gars, mais ton copain, là, il nous remplit la boutique tous les soirs... pis toi, avec la clientèle, c’est vrai que c’était pas ça alors, tu comprends... »
Je ne l’ai pas laissé finir : j’ai tourné les talons et j’ai quitté la place. J’étais Vé-nerf ! Les boules ! Je me suis posé sur un banc, pas loin, et j’ai senti les larmes me monter aux yeux... le vent sans doute. A ce moment là, j’ai relevé la tête et Raie Noire était là, devant moi. Il m’a juste dit « viens ». Moi, j’ai répondu « non ».
- « Allez, s’il te plaît, viens avec moi, je vais te présenter des tas de copains ! »
- « Tes copains, ils ne veulent pas de moi, faut te faire un dessin ? »
- « Attends, c’est pas vrai... bon, comme cloche, t’es nul, c’est vrai, mais... »
- « mais ? »
- « Ben y paraît qu’ t’aurais vécu des tas de trucs dingues, là-bas, dans tes voyages... Et nous, on aimerais bien que tu nous les racontes, tu vois, histoire de changer de l’ordinaire... »
- « Sans rire ? Tu veux que je revienne ? Et le patron dans tout ça ? »
- « ben en fait, c’est son idée... il y a encore un grand vide au dessus de la porte, et un condor aventurier, ça serait pas mal pour appâter le chaland... »
C’est comme ça que j’ai changé de boulot. Aujourd’hui, le Da Méo s’est agrandi et a changé de nom, il s’appelle maintenant « Chez Quetzalito, le condor voyageur », ce qui est vachement original pour une pizzeria. Raie Noire et moi, on est inséparables, sauf quelques mois par an, quand je m’envole pour refaire le plein de nouvelles aventures à raconter à nos clients.
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